01 décembre 2007

Le discours le discours !

Deux questions pour commencer:
Sis aux cotés de mon père dans son lit d'hôpital, nous regardons la télévision en devisant. Survient alors l'intervention d'El Presidente, que nous allons regarder ensemble tant je la trouve emblématique de son discours:

D'abord deux questions, au moment où PPDA finissait la seconde, j'avais déjà les deux réponses en bouche, mon père vous en dira tant: "Il va dire que oui le gouvernement il a tout bien fait quoi il faut et ensuite il va bananer pendant 2 minutes et retomber sur ses pattes à la fin."

Ça ne manque pas! Remettez la vidéo en lecture, première réponse, au cours de celle ci, je formais déjà la suite du discours, en effet, on sent qu'il est devenu président, il reprend la mimique de stabilité de Jacques Chirac, les mains en triangle. Bon voilà le premièrement de réglé, comme prévu.

Le deuxièmement, là il fait exactement ce que Sarkozy, pas président, pas ministre, mais avocat, il convainc, il feinte. Il entre dans les détails de la souffrance, de la gravité physique des événements, les balles dans la chaire, qui passe sous la visière s'approche du visage en riant, manquant de peu de prendre la vie... Cette émotion là c'est le caractère de son discours, c'est son âme.
Pourquoi il fait ça? Parce qu'il n'appelle pas la raison, il ne reformule pas la question, il ne tente même pas d'y répondre, il dévie l'attention, il met en perspective des éléments qui ne font pas partie du débat d'idée, qui sont des anecdotes, il perds son interlocuteur en partant sur des considèrations qui certes sont importantes, mais sont du ressort de la justice, de la police, des infirmiers et médecins.
Le président doit lui, répondre à ce qu'on lui pose comme question, dire si oui ou non il entend ces événements comme un écho à ceux de 2005 et auquel cas si oui ou non il considère la réitération d'événements qualifiés d'«inadmissibles», «insupportables», «qui ne se reproduiront pas sur le territoire français» à l'époque, comme un échec de la politique du gouvernement dont il faisait partie et dirigeait le bras "armé".

On les retrouvera, et pour eux ça sera la cour d'assise... Mais M. Le président, il ne faut pas d'une part, porter atteinte à la présomption d'innocence, et d'autre part se placer avant la justice dans la décision à prendre. Il n'a pas seulement le droit de dicter les décisions de la justice, il a aussi le devoir de ne pas l'influencer.

À nouveau ensuite on s'approche dans une ambiance glauque et moite d'un lit d'hôpital où un policier blessé (18 plombs dans le corps, dont un dans la pommette, rendez vous compte un peu comment une fois encore on passe près de la mort.) gît et dit la voix nouée «J'aurais pu l'avoir M. le président, j'aurais pu l'avoir !» Et M.Sarkozy de répondre «Ce n'est pas grave mon grognard, tu as fait ton devoir»

Passons si vous le voulez bien sur le «L'accident de moto que l'on connaît» alors qu'on le connaît euh... partiellement certes mais pas si bien, en ajoutant au passage qu'il a tout de même fait attention à ce que ça soit bien fait tout ça.

Vous avez remarqué ? Je viens de faire exactement la même chose que lui, je condense les idées, en commençant ma phrase par «Je vais passer...» ou le très connu «Je ne voudrais pas dire...». Mais que peut-on répliquer là ? Rien du tout, pourquoi m'attaquez vous ? Moi je voulais pas le dire mais vous m'avez forcé à utiliser des arguments cachés, des arguments inavouables. Comme par exemple le fait qu'il y ait eu un accident de moto ce qui n'excuse en rien une flambé de violence.
Vous saisissez le mécanisme ? Je provoque l'attention par l'évocation d'arguments inédits que je ne voulais pas utiliser au départ, et je referme très vite la parenthèse en concaténant les idées très rapidement pour ensuite sauter à un autre sujet. Cela me permet de vous convaincre non pas vous mais votre subconscient que tout ce qui vient d'être dit est acquis pour vous puisqu'il n'est pas la peine de l'expliquer. Pourquoi ne pas l'expliquer ? Parce que le ton employé est tellement directif et incisif qu'il ne provoque en rien la curiosité. On ne questionne pas ce point là donc il est acquis.

Ensuite, un beau moment de digression lexicale du discours, «Ces émeutes n'ont rien à voir avec le social car elles ne contribuent pas à améliorer la situation sociale.» C'est un magnifique glissement du sens vers la phonétique. On reprend le mot social et on le tourne au négatif, induisant le fait qu'on ait entendu un rapport qu'on peut alors analyser et, dans le cas présent rejeter.
Qu'est-ce qui se passe en vrai? En vrai, votre interlocuteur passe de social à social vous faisant croire qu'il a fait le tour de la question.
Je vous dit «Un cheval pas cher c'est cher ! Mais si voyez: un cheval bon marché est rare et ce qui est rare est cher, un cheval bon marché est cher.» c'est de la sophistique, je passe vite sur un point, il est erroné (tout ce qui est rare n'est pas cher) mais comme je retombe sur mes pieds, tout semble aller pour le mieux.

Pour contredire notre ami, la crise est issue d'un malaise, ce malaise est causé par les conditions sociales (relatives à la vie des hommes en société)

Bon évidement il en profite pour faire passer la pilule sur «Je ne donnerais pas plus d'argent à ceux qui font cela» donc les pauvres qui cassent seront plus pauvres encore, d'ailleurs j'en profite pour dire que les étrangers qui sont pauvres et qui cassent ça les rend encore plus étrangers et pauvres, je n'ose même pas vous parler de pauvres étrangers exclus ou en difficulté d'intégration... (et hop, le même procédé que plus haut, comme une lettre à la poste: je ne vous en parle pas mais... je viens de vous en parler)

Alors le constat d'échec, non !
Ah... Bon d'accord, bah si vous le dites. Vous voyez ce qui s'est passé dans votre tête, vous voyez comme il vous a banané pendant 4 minutes? Il a fait un grand tour de choses qui n'ont rien à voir avec la question, mais vous êtes tellement perdus dans son discours, dans ses propos, dans ses feintes et habiletés sémiologiques, que quand à la fin lui donne le coup d'estoc, vous voilà arrivé avec lui à destination. Bienvenue au club des «Ho mais moi je comprends rien la politique c'est trop compliqué !».
Il vous a perdu et lui s'y retrouve, ne vous y trompez pas, il faut beaucoup de détachement pour percevoir ces choses, car elles font appel à des mécanismes cognitifs inconscients, mais en aucun cas ça ne veut dire qu'il est plus habile que vous pour résoudre la crise, juste plus malin quand il en parle.

Alors vous n'avez rien compris, donc forcément il n'a pas gagné un élécteur, mais une fois de plus il s'en sort haut la main, parce qu'il a répondu parfaitement à la question, sans soulever de débat de la part de ses interlocuteurs qui eux aussi sont enfermés dans leur compréhension immédiate (et peut être aussi dans leur dévouement à la personne de M. Sarkozy). Alors que des énormités comme «Ça n'a rien à voir avec le social parce que ça n'améliore pas la situation sociale» il faut quand même les oser...

On finit dans cet extrait (mais vous devriez avoir les armes pour comprendre le reste du discours) par un déchargement, «Je suis ministre depuis 5 ans, j'avais tous les pouvoirs pour tout faire, mais mettre ça au compte du gouvernement Chirac c'était un peu facile alors je me suis gardé toutes mes bonnes idées pour la campagne».

Et une superbe intervention d'Arlette Chabal (une Arlette des Arlettes) «Ça ne justifie pas mais c'est une circonstance aggravante.» (le mais induisant une opposition, dont le sujet devrait être tourné vers la crise qui est agravée par les malaises alors que c'est les actes qui le sont à mon oreille) On va passer sur la faute de syntaxe invisible à mon avis qui dit le contraire de ce qu'elle pense pour sauter à ce superbe:
«Arrêtons la pensée unique»
Alors là, il faut avouer que celle là aussi il fallait oser la sortir. Dire ça c'est dire "Arrêtez, il y a des choses qu'on ne dit pas" ce qui en soit sous entend à nouveau "On ne peut plus rien dire en France". Qui nous conduit à nous demander... Qu'est-ce qu'on ne peut pas dire en France ? Hé bien tout simplement, essayez un peu de dire à la télé "Vous savez, il y a des gens qui gagnent le S.M.I.C. et qui crèvent de faim, il y a des RMIstes honnêtes et des gens qui gagnent leur vie à la sueur de leur front". Et il a raison le président, mine de rien il a raison, ça n'est pas un message véhiculé par la télévision. Cette dernière montre plus volontiers des voitures qui crament, les tricheurs du R.M.I. comme ici: (via @si)

Pourquoi ? D'abord parce que ce n'est pas une frange de la population dont un certain candidat, pourtant très attaché à toucher tout le monde a beaucoup traité dans sa campagne pour la place qu'il occupe aujourd'hui, et sûrement parce que ça ferait gerber tout le monde de voir ça à la télé, ça n'est pas une misère d'un coup ou deux avec des fissures partout et des conditions de vie innommables, c'est le quotidien des français, leur tous-les-jours qui pue la misère banale et qui parle de commérages et d'une glauque ambiance de toile cirée sur la table de la cuisine.
Cette France là, on en parle jamais, d'ailleurs ça l'énerve M.Sarkozy que lui même n'en parle jamais. Mais comprenez, si on vous montrait votre vie à la télé, vous vous apercevriez sûrement qu'elle n'est pas spectaculaire, montrer la normalité à la télé c'est tuer le rêve.
Et le rêve fait vendre.

Posté par OssK à 06:44 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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